L’action Française des Jeux affiche aujourd’hui l’un des rendements les plus élevés de la cote française. Pour un investisseur à dividendes, le chiffre attire. Mais un rendement élevé n’est jamais une conclusion : c’est le début de l’enquête.
Le piège classique : croire qu’un rendement de 10 % est forcément une bonne affaire
L’action FDJ United, ex-Française des Jeux, se retrouve aujourd’hui parmi les actions françaises les plus visibles en matière de rendement. Avec un dividende de 2,10 € par action et un cours retombé autour d’une vingtaine d’euros, le rendement brut approche les 10 %.
Sur le papier, c’est exactement le genre de situation qui attire un investisseur à dividendes : une entreprise connue, une marque forte, une activité récurrente, un dividende qui a beaucoup augmenté et un rendement très supérieur à celui de la plupart des grandes valeurs françaises.
Mais il y a un piège.
Un rendement élevé n’est jamais une conclusion. C’est un point de départ. La vraie question n’est pas : “Est-ce que 10 % de rendement, c’est beaucoup ?” La vraie question est : “Pourquoi le marché accepte-t-il de payer cette action si peu cher qu’elle affiche presque 10 % de rendement ?”
Deux réponses sont possibles. Soit le marché se trompe et nous offre une opportunité. Soit le marché envoie un avertissement sur la durabilité du dividende. Dans le cas de FDJ, le dossier est intéressant précisément parce qu’il contient les deux dimensions : de vrais atouts… et de vrais signaux de fragilité.
Pourquoi FDJ peut sembler être une opportunité
Commençons par reconnaître ce qui rend le dossier séduisant. Depuis son introduction en Bourse en 2019, FDJ a changé de dimension. Son chiffre d’affaires est passé d’environ 2 milliards d’euros à près de 3,7 milliards d’euros. La société a réalisé des acquisitions, élargi son périmètre et renforcé sa présence en Europe.
Le dividende a suivi la même trajectoire. Il était de 0,45 € par action au titre de 2019. Il atteint désormais 2,10 € par action au titre de 2025. En apparence, l’histoire est donc simple : l’entreprise grossit, le dividende augmente et le rendement devient très élevé.
Une activité connue et récurrente
FDJ bénéficie d’une marque forte, d’un réseau de distribution massif, d’activités historiques en situation très favorable et d’une position de référence dans les jeux d’argent.
Un dividende en forte progression
Le dividende a fortement augmenté depuis l’introduction en Bourse. Pour un investisseur qui recherche du revenu, le chiffre attire immédiatement l’attention.
Mais en Bourse, ce qui saute aux yeux n’est pas toujours ce qui compte le plus. Le rendement est visible immédiatement. La raison pour laquelle ce rendement existe demande davantage de travail.
Et c’est précisément là que se cache le vrai sujet.
Le rendement élevé vient surtout de la chute du cours
Le rendement de FDJ est élevé pour deux raisons. Oui, le dividende a augmenté. Mais surtout, le cours de Bourse a fortement baissé depuis ses plus hauts de 2021.
C’est un point essentiel. Le rendement d’une action n’est pas une qualité indépendante du cours. C’est une formule mécanique.
Rendement du dividende = Dividende annuel / Cours de l’action
Si une action verse 2,10 € de dividende et que son cours baisse, le rendement affiché monte automatiquement. Mais cela ne veut pas dire que le dividende devient plus sûr. Cela veut seulement dire que le marché paie moins cher ce dividende.
C’est exactement la question qu’il faut se poser avec FDJ. Si l’entreprise a grandi, si son chiffre d’affaires a progressé, si son dividende a augmenté, pourquoi le marché ne la valorise-t-il pas comme une belle histoire de croissance ? Pourquoi revient-elle vers des niveaux de cours aussi bas ?
Pour répondre, il faut regarder un indicateur central pour tout investisseur à dividendes : le taux de distribution.
Le vrai signal d’alerte : la couverture du dividende
Le taux de distribution indique quelle part du bénéfice est distribuée aux actionnaires sous forme de dividendes.
| Cas simplifié | Bénéfice | Dividende versé | Lecture |
|---|---|---|---|
| Entreprise confortable | 100 | 50 | Distribution de 50 %. La marge de sécurité est importante. |
| Entreprise plus tendue | 100 | 80 | Distribution de 80 %. Cela peut encore se défendre selon le secteur. |
| Entreprise sous tension | 100 | 200+ | Distribution supérieure au bénéfice. Le dividende dépend d’ajustements, de cash-flow, du bilan ou d’un choix politique de maintien. |
Dans le cas de FDJ, il faut être précis. La société communique un taux de distribution de 80 % du résultat net ajusté. Mais si l’on raisonne sur le bénéfice net publié ou le BNA publié, le taux de distribution ressort au-dessus de 200 %.
Pourquoi cette nuance est importante
Un résultat “ajusté” neutralise certains éléments jugés non récurrents ou non représentatifs. C’est utile pour comprendre la performance économique sous-jacente. Mais l’investisseur doit aussi regarder le résultat publié, car c’est lui qui révèle la pression réelle sur les comptes à un instant donné.
Ce point ne signifie pas que le dividende sera forcément coupé demain matin. Mais il signifie que le rendement proche de 10 % ne doit pas être regardé comme un revenu évident, stable et confortable. Il doit être regardé comme un rendement fragile.
Et pour un investisseur à dividendes, la nuance est énorme. Le sujet n’est plus seulement : “Combien l’action rapporte-t-elle aujourd’hui ?” Le sujet devient : “L’entreprise aura-t-elle les moyens de maintenir ce dividende dans de bonnes conditions ?”
Pourquoi la couverture du dividende se dégrade
La dégradation vient d’un effet ciseau : d’un côté, le dividende reste élevé et continue même d’augmenter ; de l’autre, les résultats publiés sont sous pression.
Cette pression vient notamment de la transformation du groupe. FDJ a acquis Kindred, le groupe derrière Unibet, mais aussi Premier Lotteries Ireland et ZEturf. Ces acquisitions donnent à FDJ une dimension plus européenne. Elles diversifient son profil. Elles peuvent créer de la valeur à long terme.
Mais une acquisition n’est jamais gratuite. Elle peut entraîner des coûts d’intégration, des coûts de restructuration, de la dette, des frais financiers et des amortissements. Autrement dit : FDJ a grossi, mais cette transformation pèse mécaniquement sur les comptes dans les premières années.
Les acquisitions
Kindred, PLI et ZEturf changent le périmètre du groupe. Le potentiel stratégique existe, mais les coûts et la dette associée augmentent la pression financière à court terme.
La fiscalité
Les hausses de prélèvements sur les jeux réduisent directement la part du produit brut des jeux qui revient à l’opérateur.
Pour moi, les acquisitions expliquent une partie du problème. Mais elles ne sont pas le risque le plus profond. Le risque le plus profond est structurel : FDJ opère dans un secteur que les États adorent taxer.
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Faire le quizLe problème structurel : FDJ est une cible fiscale parfaite
FDJ vend des jeux d’argent. C’est une activité visible, rentable, réglementée et historiquement liée à l’État. Pour un gouvernement qui cherche des recettes, c’est une cible fiscale extrêmement simple à justifier politiquement.
C’est le cœur du dossier. FDJ peut vendre plus, développer son activité et grossir en Europe. Mais si une partie croissante de cette activité est captée par la fiscalité, la croissance ne profite pas nécessairement aux actionnaires. Elle peut profiter d’abord à l’État.
Les hausses de prélèvements publics en France illustrent cette logique :
- sur Loto et Euromillions, les prélèvements publics passent de 68 % à 69 % du produit brut des jeux ;
- sur les autres jeux de tirage et les jeux instantanés, ils passent de 55,5 % à 56,5 % ;
- sur les paris sportifs en point de vente, ils passent de 41,1 % à 42,1 % ;
- sur les paris sportifs en ligne, ils passent de 54,9 % à 59,3 % ;
- sur le poker en ligne, le prélèvement passe de 0,2 % des mises à 10 % du produit brut des jeux.
Ce n’est pas une petite ligne fiscale isolée. C’est une logique d’ensemble. Et cette logique ne concerne pas uniquement la France : les Pays-Bas, par exemple, ont également augmenté les prélèvements sur les jeux d’argent en ligne.
Dans ce type de dossier, l’actionnaire minoritaire doit être lucide. Il ne contrôle ni la fiscalité, ni la réglementation, ni le calendrier politique. Il encaisse les conséquences.
Le risque que j’avais pointé dès l’introduction en Bourse
Lors de l’introduction en Bourse de la Française des Jeux en 2019, j’avais déjà exprimé une réserve importante. Elle ne portait pas sur la qualité intrinsèque de l’entreprise. FDJ n’était pas une mauvaise société. La marque était forte, l’activité récurrente, le réseau puissant et le modèle économique solide.
Mon problème était ailleurs : la présence de l’État.
L’État n’est pas un actionnaire comme les autres. Il peut être actionnaire, mais il est aussi régulateur, percepteur fiscal et décideur politique. Ses objectifs ne sont pas nécessairement alignés avec ceux de l’actionnaire minoritaire.
Un État peut chercher des dividendes. Mais il peut aussi chercher des recettes fiscales, du contrôle, de la visibilité politique, de la régulation sociale ou un affichage de responsabilité publique. Ces objectifs peuvent être légitimes du point de vue de l’État. Mais ils ne sont pas toujours favorables à la création de valeur pour l’actionnaire.
C’est ce risque qui devient aujourd’hui beaucoup plus visible dans les chiffres : pression fiscale, résultats publiés sous tension, dividende moins bien couvert et cours de Bourse déprimé.
Pourquoi le problème dépasse FDJ
FDJ est un cas d’école, mais ce n’est pas un cas isolé. On peut penser à d’autres grandes entreprises françaises où l’État garde une influence directe ou indirecte, comme Engie ou Orange.
Cela ne veut pas dire que ces entreprises sont forcément mauvaises. Ce serait trop simpliste. Engie possède des actifs essentiels. Orange dispose d’infrastructures stratégiques. Ce sont de grands groupes avec de vraies activités, de vrais clients et une vraie utilité économique.
Mais pour l’investisseur, la question est plus froide : quand l’État est très présent, est-ce que l’entreprise travaille d’abord pour ses actionnaires ? Ou travaille-t-elle aussi pour des objectifs politiques, sociaux, fiscaux, industriels ou de souveraineté ?
Le test à appliquer
Quand vous analysez une société où l’État joue un rôle important, ne regardez pas seulement le dividende. Demandez-vous qui contrôle réellement la création de valeur, qui peut la capter et qui passe en dernier dans le rapport de force.
Dans le cas de FDJ, le rendement est visible. Le dividende attire. Les chiffres historiques peuvent donner envie. Mais derrière, il existe un système où l’État peut reprendre une partie croissante de la valeur par la fiscalité, par la réglementation ou par les décisions stratégiques.
Piège ou opportunité ? Mon verdict sur FDJ
Dans la configuration actuelle, le rendement de FDJ ressemble davantage à un signal d’alarme qu’à une opportunité évidente.
Pas parce que FDJ serait une mauvaise entreprise. Pas parce que son activité se serait effondrée. Pas parce qu’il faudrait ignorer ses qualités. Le groupe a grandi, il est devenu un acteur européen plus important et son dividende a fortement progressé.
Mais pour l’actionnaire, la vraie question est plus exigeante : cette croissance lui profite-t-elle vraiment ?
Les signaux actuels sont inconfortables :
- le rendement est élevé en grande partie parce que le cours a baissé ;
- le dividende est beaucoup moins bien couvert si l’on regarde le bénéfice net publié ;
- les résultats sont sous pression ;
- la fiscalité des jeux augmente ;
- l’État capte une partie importante de la valeur créée ;
- l’actionnaire minoritaire reste en position faible face au régulateur et au percepteur.
Un dividende élevé ne m’intéresse pas s’il n’est pas suffisamment pérenne. Dans le cas de FDJ, mon sentiment est que le dividende est à risque à court ou moyen terme. Le rendement affiché autour de 9 à 10 % me semble donc fragile.
À mon avis, une baisse du dividende ne serait pas forcément une mauvaise nouvelle pour la société. Elle pourrait même être saine si elle permettait de réduire la pression sur la trésorerie, de préserver le bilan et de rendre la politique de distribution plus réaliste.
Quand l’État est au centre du jeu, l’investisseur doit toujours se poser cette question : l’entreprise travaille-t-elle vraiment pour ses actionnaires… ou d’abord pour l’État ?
Checklist : comment analyser une action à très haut rendement
- Ne partez jamais du rendement seul. Un rendement élevé peut signaler une opportunité, mais aussi un dividende menacé.
- Regardez pourquoi le rendement a augmenté. Est-ce grâce à une hausse durable du dividende ou à une chute du cours ?
- Analysez le taux de distribution. Comparez le dividende au bénéfice net publié, au résultat ajusté et au cash-flow disponible.
- Identifiez les éléments non récurrents. Acquisitions, amortissements, dette, restructurations et fiscalité peuvent modifier fortement la lecture.
- Étudiez le rapport de force. Dans les secteurs très réglementés, demandez-vous qui capte réellement la valeur : l’entreprise, l’actionnaire, le client ou l’État.
- Évitez de confondre marque connue et bon investissement. Une entreprise populaire n’est pas automatiquement une bonne action à acheter.
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Découvrir mon profil d’investisseurÀ retenir
FDJ n’est pas une mauvaise entreprise. C’est même une entreprise solide, connue et devenue plus européenne. Mais une bonne entreprise n’est pas toujours une bonne action à acheter, surtout lorsque le dividende paraît trop élevé par rapport aux résultats publiés et que l’État capte une part croissante de la valeur.
Mon avis est donc clair : FDJ à presque 10 % de rendement, ce n’est pas pour moi une opportunité évidente. C’est d’abord un avertissement.